Comme une erreur de jeunesse : un rêve coupable...

Gabriel

Publié par Gabriel

L'enseignement n'est venu à moi. Bien au contraire, j'ai forcé ce qui au départ se fermait inéluctablement. Parler de vocation? Ce laisserait penser que le travail est natruel? Qui sait, à la rigueur? De plus, qui rêve de n'être qu'un second rôle toute sa vie : travailler pour voir les autres évoluer et rester soi-même au même niveau à répéter les même choses, encore et encore, devant des élèves ingrats. Tenter de faire naître des désirs, des vocations quand la nôtre ne s'est finalement réduite qu'à la théorie.

Mon péché originel? Avoir rêvé, adolescent romantique non adapté à son siècle (réactionnaire si jeune, pensez donc! Heureusement, je me suis soigné depuis) bercé par les vers de quelpue poète maudit, de devenir écrivain quand d'autres veulent devenir Pete "Maverick" Mitchell, Thomas Pesquet ou l'inspecteur Harry. Voilà, je me suis retrouvé tout naturellement étudiant en Lettres modernes, préparant laborieusement sa Gloire, et, de fil en quenouille, intervenant en cours particulier de tous niveaux et caractères ; au point que travailler avec un élève modèle en devenait presque gênant. C'était limite si je ne devais pas le remercier, voire lui donner un pourboire pour son comportement très pro. C'est peut-être pour cette raison que les professeurs ont inventé le beau mot de pédagogie. Il faut en user beaucoup pour tenir l'élève à distance, alors même que mes tout premiers cours, c'était pas du luxe. Ni pour lui, ni pour moi qui, noyé dans la masse estudiantine, devais bien me rendre compte que la nature n'allait pas m'aider. Voilà, j'aurais pu écrire, je peux toujours le faire, mais je suis devenu professeur, par paresse.

Donc, voilà, professeur réduit au plaisir par procuration. Si j'ai signé quelque part, j'ai perdu le papier de toute façon. Avant ma naissance peut-être. Le stade originel de l'innocence (vaste blague) : on signe n'importe quoi et c'est "au p'tit bonheur la chance" : "T'as signé quoi, toi?" "Je sais pas trop... Waouh ! Je serai président de la République française! Et toi ?" "Président... de Yougoslavie... en 2018 !" Ticket frauduleux ! Pas de bol ! C'est comme ça.

Alors imaginez, quand pour la première fois un élève qui a trois de moyenne monte d'un seul coup a quatre sur vingt, c'est la fête ! Les parents au début y croient encore. C'est donc forcément que votre travail paie. Vous commencez vous-même à y croire (la méthode Couet est un levier inestimable, très puissant chez les professeurs).

Cette "première fois", ce piège qu'on n'oublie jamais et qu'on cherche toujours à revivre, je l'ai ressentie avec un apprenant, en classe de troisième, dont les capacités d'apprentissage étaient ralenties en raison d'un accident survenu quelques années auparavant.Pour comble de mon malheur : il était plus volontaire que moi pour travailler plus. Or, pourquoi donc m'avait-il réquisitionné ? Fait aggravant, pendant les vacances scolaires ? Pour travailler son rapport de stage ! Alors que le seul et unique que j'avais eu à écrire était celui de ma troisième? Quelles étaient mes compétences ? Cela touchait à la méthodologie ; à la rédaction, c'est vrai ! Mais enfin, je croyais être là pour l'aider à faire ses rédactions scolaires, ses analyses de texte et lui donner des notions de grammaire, rien de plus. Ce serait trop facile. Mais ça ne l'est jamais.

On a donc travaillé d'arrache-pied toute la semaine, trois heures par jour, pour écrire son rapport de stage. Lui, le "lent", le plus studieux...celui qui, en cas de succès (ou pas, même), mériterait vraiment la palme du mérite, il s'est ramené un jour, tout fier, avec, je n'invente rien : 20,5/20 !! La meilleure note de la classe. Je me souviens qu'un 12/20 me mettait déjà en extase ! On était dans une autre sphère! J'étais évidemment énormément content pour lui et moi (le piège !! que mes émotions encore vertes aidaient à refermer sur moi), grâce à l'aide que je lui avais prodiguée. Un professeur a une relation plus fusionnelle avec son élève qu'avec sa petite-amie : il ne travaille que pour lui, pour ses notes avant que celui-ci, devenu peut-être riche financier, ne l'oublie parmi la cohorte de têtes pensantes, toutes plus ennuyeuses les unes que les autres, qui ont jalonné son parcours d'écolier façonné à leurs images et désirs humanistes.

J'en suis donc encore là, à rechercher indéfiniment cette première fois, à revivre ce passé que, par chance, je ressens continuellement. Je me vois comme un socle (il faut bien se faire une raison), voire un piédestal nécessaire à la formation des jeunes de demain, sans lesquels il ne peut y avoir de Nation normalement constituée. Rendez-vous compte du cheminement, tortueux, intellectuel ! Incarné en sauveur providentiel, sous le patronnat de saint Hugo.

Je continue donc d'enseigner, en rêvant de gloire littéraire à la Pennac. En attendant, je m'attache à mes élèves, d'une affection sans borne à faire pâlir de jalousie ma petite-amie. Leur réussite est mon moteur, ma passion : sans cela, la passivité peut me gagner et je calle net. Je continue de pétrir des esprits dans le respect de la matière : le but n'est pas de les rendre à mon image mais à la-leur propre. J'enseigne aussi car j'ai toujours voulu rester étudiant et, surtout, ne le dites pas à vos élèves, ça pourrait les effrayer, ou les faire rire, mais on apprend en même temps qu'on enseigne, toujours ! On apprend en même temps qu'eux. Et si je n'enseignais pas, je serais sans doute le l'homme le plus inculte, le plus épais, une sorte de Bovary que la terre eût jamais portée. Merci donc infiniment à eux, à leur contact, de rendre ma vie la plus riche et humaine qu'elle puisse être.

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